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'Souveraineté sans Épées' : Le Génie Stratégique de la Démilitarisation

Introduction : Le Paradoxe de la Démilitarisation Souveraine
Le modèle westphalien de l'État-nation repose traditionnellement sur le monopole de la violence : la capacité d'une entité souveraine à projeter la force à l'intérieur pour maintenir l'ordre et à l'extérieur pour dissuader l'agression. Dans ce paradigme, l'armée permanente n'est pas simplement un outil de gouvernement, mais un élément constitutif de l'État lui-même.
Pourtant, un sous-ensemble distinct et souvent négligé de la communauté internationale défie cette convention. Comprenant plus de trente nations souveraines, ces États fonctionnent sans armée militaire permanente, remettant en cause l'hypothèse réaliste selon laquelle le hard power est la condition sine qua non de la survie dans un système international anarchique.
Il ne suffit pas de les énumérer ; il faut comprendre les mécanismes de leur survie. Comment un État comme le Costa Rica existe-t-il dans une région volatile sans un seul char ? Comment l'Islande sécurise-t-elle le passage critique GIUK dans l'Atlantique Nord sans marine ? La réponse réside dans une architecture complexe de "défense par procuration", de pacifisme constitutionnel et d'accords de sécurité collective qui substituent le capital diplomatique au matériel militaire.
Notre analyse révèle trois archétypes principaux de démilitarisation :
- Les Abolitionnistes Constitutionnels : Principalement en Amérique latine, ces États ont démantelé leurs armées pour immuniser l'État contre les coups d'État internes.
- Les Protectorats Stratégiques : Micro-États européens et nations insulaires du Pacifique dont la défense est contractuellement externalisée à un hégémon bienveillant.
- Les Adhérents à la Sécurité Collective : États qui mettent en commun des ressources paramilitaires pour créer un parapluie de sécurité régional.
De plus, nous assistons à la montée d'"armées camouflées" — des unités comme le SENAFRONT du Panama ou la Force Mobile Spéciale de Maurice — qui possèdent des armes de qualité militaire tout en restant légalement des corps civils.
Partie I : Le Modèle Latino-Américain – Pacifisme Constitutionnel
La forme la plus radicale de démilitarisation se produit lorsqu'un État ayant une histoire de conflit martial démantèle volontairement ses forces armées. Ce phénomène, centré en Amérique latine, représente un rejet délibéré du modèle de "l'État de garnison" qui a frappé la région tout au long du XXe siècle.
1.1 La République du Costa Rica : L'Archétype de la Démocratie Désarmée
Le Costa Rica sert d'étude de cas fondamentale pour la démilitarisation volontaire, fournissant des preuves empiriques pour l'hypothèse du "beurre au lieu des canons" — que la réorientation des dépenses de défense vers le capital humain peut produire des résultats de développement supérieurs.
Le Pivot Historique (1948) Pour comprendre le présent du Costa Rica, il faut disséquer le traumatisme de 1948. Le pays a été englouti dans une violente guerre civile déclenchée par une élection présidentielle contestée, faisant plus de 2 000 morts — une perte catastrophique pour une petite nation. Le commandant rebelle victorieux, José Figueres Ferrer, s'est retrouvé à la croisée des chemins. Possédant le pouvoir d'installer une junte, il a plutôt accompli un acte de théâtre politique sans précédent.
Le 1er décembre 1948, Figueres a pris une masse contre la caserne Bellavista, brisant symboliquement l'emprise militaire sur l'État. Il a dissous l'armée pour deux raisons :
- Prévention des Coups d'État : Il a reconnu que dans le bassin des Caraïbes de la Guerre Froide, une armée permanente était un handicap qui tentait les officiers ambitieux de renverser le régime civil.
- Réallocation des Ressources : L'abolition de l'armée a libéré des ressources fiscales, permettant à Figueres de remettre les clés des casernes au ministre de l'Éducation [1].
Le Verrou Constitutionnel L'abolition est codifiée dans l'article 12 de la Constitution de 1949 : "L'Armée en tant qu'institution permanente est abolie... Des forces militaires ne pourront être organisées qu'en vertu d'une convention continentale ou pour la défense nationale" [1]. Cette nuance est critique ; elle abolit l'institution permanente mais réserve le droit souverain de mobiliser pour l'auto-préservation.
Architecture de Défense (TIAR) Le Costa Rica s'appuie sur le Traité Interaméricain d'Assistance Réciproque (TIAR) de 1947, qui stipule qu'une attaque contre l'un est une attaque contre tous [2].
- L'Invasion de 1955 : Lorsque des forces ont envahi depuis le Nicaragua, l'OEA a invoqué le TIAR, et les États-Unis ont vendu quatre chasseurs P-51 Mustang au Costa Rica pour 1 $ chacun pour repousser les envahisseurs.
- Proclamation de Neutralité (1983) : Pendant la guerre des Contras, le président Monge a publié une proclamation de "Neutralité Perpétuelle, Active et Non Armée" pour isoler le pays des guerres par procuration des États-Unis, tout en maintenant explicitement les droits en vertu du TIAR.
Le "Paradoxe Paramilitaire" Bien que légalement démilitarisé, le Costa Rica maintient l'Unité Spéciale d'Intervention (UEI) au sein de sa Force Publique. Ils reçoivent une formation des forces spéciales américaines et utilisent des armes légères de qualité militaire. Leur doctrine opérationnelle dans les régions frontalières reflète l'infanterie légère, traduisant la nécessité de capacités "militaires allégées" contre les cartels de la drogue.
1.2 La République du Panama : Démilitarisation par Intervention
Si la démilitarisation du Costa Rica était une naissance de l'idéalisme, celle du Panama était une renaissance d'un traumatisme suite à l'invasion américaine (Opération Just Cause) en 1989 qui a démantelé les Forces de Défense Panaméennes (PDF) et déposé le général Noriega [3].
Amendement Constitutionnel (1994) Pour empêcher le retour d'un caudillo, l'article 310 a été ratifié, déclarant sans équivoque : "La République du Panama n'aura pas d'armée". Comme le Costa Rica, il autorise des unités de police spéciales temporaires en cas d'agression, mais interdit l'institution permanente.
Le Dilemme de la Défense du Canal En vertu du Traité de Neutralité (1977), les États-Unis conservent le droit permanent de défendre la neutralité du canal de Panama. Cela fait effectivement des États-Unis le garant de la sécurité extérieure du Panama, une dépendance payée comme prix pour le transfert du Canal [4].
SENAFRONT : L'Armée en Tout Sauf le Nom ? Pour sécuriser le bouchon du Darién contre les insurgés colombiens et les trafiquants, le Panama a créé le Service National des Frontières (SENAFRONT). Opérant en bataillons avec des grades militaires et des fusils automatiques, le SENAFRONT fonctionne comme une force de guerre dans la jungle. Cela souligne la fluidité de la "démilitarisation" : l'institution politique a disparu, mais la capacité cinétique demeure.
Partie II : Les Micro-États Européens – La Souveraineté Sous le Bouclier
Ces États existent comme des anomalies souveraines, préservées par l'équilibre des pouvoirs entre de plus grands voisins qui ont fini par formaliser des obligations de protection.
2.1 Principauté d'Andorre
L'Andorre a survécu en tant que co-principauté féodale entre la France et l'Espagne.
- Traité de Bon Voisinage (1993) : Suite à sa constitution démocratique, ce traité a modernisé la défense. La France et l'Espagne respectent la souveraineté de l'Andorre, et les "Co-Princes" (le président français et l'évêque d'Urgell) conservent des pouvoirs pour approuver les traités de défense internationaux [5].
- Sécurité Intérieure : La défense reposait historiquement sur le Sometent (milice cérémonielle de chefs de famille), mais dépend aujourd'hui du Corps de Police.
2.2 Principauté de Liechtenstein
Le Liechtenstein a aboli son armée en 1868 car le coût de l'entretien de 80 hommes était insoutenable.
- La Relation Suisse : Depuis le Traité Douanier de 1923, le Liechtenstein est intégré dans la zone économique suisse.
- Le Mythe de la Défense : Contrairement à la croyance populaire, aucun traité de défense formel n'existe. En 2025, le Conseil Fédéral Suisse a déclaré explicitement qu'il ne défendrait pas automatiquement le Liechtenstein pour préserver la neutralité suisse. Cependant, la Principauté bénéficie d'une "protection par proximité" — toute invasion terrestre nécessiterait de violer le territoire suisse.
2.3 Principauté de Monaco
- Évolution du Traité : Le traité de 1918 menaçait la souveraineté de Monaco si la lignée Grimaldi échouait. Le Traité d'Amitié et de Coopération de 2002 a supprimé cette clause et a déclaré explicitement : "La République Française assure la défense de l'indépendance et de la souveraineté de la Principauté" [6].
- Les Carabiniers du Prince : Une unité de 120 hommes responsable de la sécurité du palais, formée professionnellement mais finalement une force de garde plutôt qu'une armée.
2.4 État de la Cité du Vatican
- Garde Suisse Pontificale : Souvent rejetée comme une attraction touristique, c'est la force militaire du Saint-Siège. Recrutés exclusivement parmi des citoyens suisses ayant une formation militaire, ils sont équipés d'armes modernes Sig Sauer et formés au contre-terrorisme.
- La Garantie Italienne : En vertu des Accords du Latran (1929), l'Italie surveille la place Saint-Pierre et agit comme le tampon externe contre les menaces conventionnelles [7].
Partie III : La Stratégie du Pacifique – Déni Stratégique
Les petits États insulaires utilisent le "déni stratégique" : accorder un accès militaire exclusif à un hégémon en échange d'une protection totale.
3.1 Les Pactes de Libre Association (COFA)
Les Palaos, la Micronésie, les Îles Marshall fonctionnent sous des Pactes avec les États-Unis.
- L'Accord : Les États-Unis sont obligés de défendre ces nations "comme les États-Unis et leurs citoyens sont défendus" [8].
- Déni Stratégique : En retour, les États-Unis peuvent refuser l'accès militaire à toute tierce nation (par exemple, la Chine) dans ces territoires. Cela verrouille un corridor massif du Pacifique dans la sphère de défense américaine.
- Héritages Nucléaires : Les accords réglementent strictement le stockage des armes nucléaires, une question sensible étant donné l'histoire des essais dans les Îles Marshall.
3.2 Samoa
Les Samoa s'appuient sur le Traité d'Amitié de 1962 avec la Nouvelle-Zélande.
- Procuration Diplomatique : La Nouvelle-Zélande est obligée de "considérer avec sympathie" les demandes d'assistance et agit comme un canal pour les relations étrangères des Samoa.
- Réalité Opérationnelle : La Marine Royale Néo-Zélandaise assure la sécurité maritime et les patrouilles de pêche.
3.3 Tuvalu : L'Union Falepili
En 2023, Tuvalu a signé une union historique avec l'Australie.
- La Garantie : L'Australie s'engage à aider en cas d'"agression militaire", de catastrophes naturelles et de pandémies [9].
- Le Veto de Souveraineté : L'article 4 exige que Tuvalu "s'accorde mutuellement" avec l'Australie avant de conclure des pactes de sécurité avec d'autres États, accordant effectivement à l'Australie un droit de veto pour empêcher l'influence chinoise.
- Sécurité Climatique : De manière unique, le traité encadre le changement climatique comme une menace pour la sécurité, créant des voies de migration pour les Tuvaluans.
3.4 Nauru et Kiribati
Ces nations sont le champ de bataille de l'influence. Nauru a signé un traité de sécurité avec l'Australie en 2024 pour intégrer sa sécurité. Pendant ce temps, Kiribati a pivoté vers la Chine, avec des officiers chinois participant à la "police communautaire", illustrant la vulnérabilité des États démilitarisés à la "coopération policière" comme un coin pour l'influence étrangère.
Partie IV : Le Système de Sécurité Régionale (RSS)
Les États des Caraïbes orientales ont rejeté les armées nationales après l'invasion de la Grenade de 1983 (Opération Urgent Fury) et une tentative de coup d'État à la Dominique. Ils ont conclu que les petites armées étaient des menaces pour la démocratie.
Le Traité RSS (1996) La Barbade, Antigua-et-Barbuda, la Dominique, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines et la Grenade ont formé le Système de Sécurité Régionale.
- Article 4 : Contient une clause de défense collective reflétant l'article 5 de l'OTAN : "une attaque armée contre l'un d'eux... est une attaque armée contre eux tous" [10].
- Force Hybride : En cas de crise, le RSS mobilise des Unités de Service Spécial (SSU) et des garde-côtes des États membres en une seule Force d'Intervention Régionale, créant une armée permanente à la demande sans le coût permanent.
Partie V : Les Valeurs Aberrantes Stratégiques
5.1 Islande : L'Anomalie de l'Atlantique Nord
L'Islande est le seul membre de l'OTAN sans armée permanente.
- Accord de Défense de 1951 : Les États-Unis garantissent la défense de l'Islande [11]. Bien que la base permanente ait fermé en 2006, les États-Unis sont revenus à Keflavík sur une base "rotative" avec des avions P-8 Poseidon pour surveiller le passage GIUK contre les sous-marins russes.
- Garde-Côtes : Une force civile avec des responsabilités militaires, célèbre pour avoir gagné les "Guerres de la Morue" contre la Marine Royale britannique en utilisant des tactiques de coupe de câbles.
5.2 Maurice
- Accord des Chagos (2024) : Dans un accord historique, le Royaume-Uni a transféré la souveraineté des îles Chagos à Maurice mais a conservé la base militaire de Diego Garcia pour 99 ans [12]. Cela externalise effectivement la sécurité ultime de Maurice à l'alliance anglo-américaine.
5.3 Vanuatu
Le Vanuatu maintient la Force Mobile de Vanuatu (VMF). Bien que légalement policiers, ils sont un corps paramilitaire. Le risque de ce modèle a été exposé en 1996 lorsque des membres de la VMF ont brièvement enlevé le président pour un différend salarial, prouvant que les forces "démilitarisées" possèdent toujours des risques prétoriens.
Conclusion : L'Avenir de l'État Désarmé
L'existence de plus de trente nations sans armées permanentes est un témoignage de l'évolution de l'ordre international. Ces États ont réussi à substituer l'"épée" de la défense nationale par le "bouclier" du droit international et de la sécurité collective.
Cependant, l'État démilitarisé "pur" est rare. La plupart maintiennent des forces paramilitaires — comme le SENAFRONT du Panama ou l'UEI du Costa Rica — qui brouillent la ligne entre police et soldats pour faire face aux menaces modernes. De plus, le retour de la concurrence des grandes puissances met ces arrangements sous tension. Des traités comme l'Union Falepili représentent une nouvelle génération de pactes où la souveraineté est explicitement échangée contre une protection contre des menaces existentielles — tant militaires que climatiques.
Bien que ces nations ne fassent pas marcher d'armées permanentes, elles sont loin d'être sans défense. Elles ont construit une architecture sophistiquée de traités et d'alliances qui leur permet de naviguer dans le système international anarchique, prouvant que la souveraineté ne nécessite pas une armée permanente, à condition d'avoir le sens diplomatique pour emprunter celle de quelqu'un d'autre.
Données Comparatives des Architectures de Défense
| État | Statut de l'Armée | Défense Légale Primaire | Garant | Force Paramilitaire |
|---|---|---|---|---|
| Costa Rica | Abolie (1949) | Traité de Rio (TIAR) | USA / OEA | Force Publique (UEI) |
| Panama | Abolie (1994) | Traité de Neutralité | USA | SENAFRONT |
| Islande | Jamais Établie | Accord de Défense 1951 | USA / OTAN | Garde-Côtes |
| Liechtenstein | Abolie (1868) | Traité Douanier (Implicite) | Suisse | Police Nationale |
| Monaco | Jamais Établie | Traité d'Amitié (2002) | France | Carabiniers |
| Tuvalu | Jamais Établie | Union Falepili (2023) | Australie | Police |
| Dominique | Dissoute (1981) | Traité RSS (1996) | Système RSS | SSU |
| Maurice | Jamais Établie | Accord des Chagos (2024) | RU / USA | SMF |
Références
- [1] Article 12, Constitution du Costa Rica (1949). Constitution Politique de la République du Costa Rica. Lien vers la source
- [2] Traité Interaméricain d'Assistance Réciproque (TIAR). Organisation des États Américains (OEA). Lien vers le texte du traité
- [3] La Légalité de l'Invasion des États-Unis au Panama. CORE. Lien vers l' analyse
- [4] Traité Concernant la Neutralité Permanente et le Fonctionnement du Canal de Panama (1977). Autorité du Canal de Panama. Lien vers le PDF du traité
- [5] Traité de Bon Voisinage, d'Amitié et de Coopération (1993). Série des Traités des Nations Unies. Lien vers l' enregistrement
- [6] Traité Franco-Monégasque de 2002. Parlement Européen. Lien vers le contexte de la Clause de Défense Mutuelle
- [7] Accords du Latran (1929). EBSCO / Wikipedia. Lien vers le résumé
- [8] Pactes de Libre Association (COFA). Congrès des USA. Lien vers le Rapport CRS
- [9] Traité d'Union Falepili Australie-Tuvalu. Département des Affaires Étrangères et du Commerce de l'Australie (DFAT). Lien vers le PDF du traité
- [10] Traité du Système de Sécurité Régionale (RSS). Système de Sécurité Régionale. Lien vers le contexte
- [11] Défense de l'Islande : Accord de 1951. Département d'État des USA. Lien vers le document
- [12] Le Changement de Souveraineté pour l'Archipel des Chagos (2024). Commentaires Stratégiques IISS. Lien vers l' analyse
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